Le mois des Morts

Tous les ans, il se vérifie, depuis ma jeunesse. Et depuis certains déclencheurs spirituels sur mon chemin, en 2011, toujours un peu plus chaque année. Bien qu’il ne soit pas toujours marqué du sceau du Silence comme les années précédents (2013, 2012), la tonalité demeure, égale à elle-même, tous les ans.

Le mois de novembre, à cheval sur les quelques jours qui précédent et qui marquent l’ouverte de « Samhain », et jusqu’aux premiers jours de décembre au moins, voit se rassembler les Morts. Le voile est plus fin, mais les énergies sont plus agitées également. Les esprits troublés peuvent revenir, et ceux qui sont entre la vie et la mort peuvent être emportés par la Chasse Sauvage à ce moment-là. Je suis constamment étonnée de l’intensité que cela peut prendre, et des humeurs qui remontent par la Porte grande ouverte. Les Morts ont besoin qu’on s’occupe d’eux parfois. Eux aussi ont des émotions non-digérées, des tristesses, des chagrins, des colères… Cette période est également extrêmement poignante et mélancolique. Les murmures se font un peu plus que murmures, les esprits quand ils peuvent se regroupent, s’entre-aident, mais cela n’est pas toujours possible. Mes veilleuses sont allumées tout le mois, et « ma porte » est souvent sollicitée. Il suffit de pas grand chose. J’entends les chants, et je réponds. Je les sens passer, se demander, je réponds à leurs interrogations, et ils reprennent leur chemin. Et aussi con que je puisse me sentir, dans ma petite pièce, avec mes activités mondaines et mes propres doutes, avec une absence totale de maîtrise de technique vocale ou autre, je sens bien que quand il y a un fil qui passe, un flux, que je l’attrape, et que je chante pour le suivre, ceux qui sont pas très loin et qui sont blessés se rapprochent et se roulent en boule. Un peu comme des chats. Je chante, et ils se mettent à la lisière, ils écoutent, et ça leur fait du bien. Ils ont parfois soif et faim, mais ce que je leur offre le plus souvent, ce sont ces chants.

Le mois de novembre est cruel et difficile. N’oubliez pas les morts si vous pouvez, une coupe de lait à table ou au coin d’une fenêtre, au pied d’un arbre, à un carrefour. Une part de gâteau, une pomme coupée, du raisin, de la confiture… Ou une lumière à la fenêtre de nuit, une musique apaisante, votre présence.

Des liens nécessaires

Ou de l’entraide entre spirit-workers, les travailleurs des esprits.

Selon la profondeur de nos croyances polythéistes et animistes, il nous arrive de douter de la possibilité de l’intervention des Dieux et des Esprits dans notre quotidien. Aussi, tout un chacun est plus prudent s’il se pare d’une certaine dose d’incrédulité et de scepticisme pour éviter de voir des signes partout, et pour remettre en question ce qui lui arrive, les liens possibles qu’il entrevoit. Ca m’est arrivé, plus moins régulièrement, et depuis l’an passé avec une fréquence jamais égalée, et ça continuera de m’arriver jusqu’à la fin de mes jours. J’ai douté, je doute. Mais le parcours est… assez hors norme (comprendre pas supérieur, mais hors de l’ordinaire dans l’ordre des probabilités).

Il y a un an, si on m’avait décrit le tableau que j’ai sous les yeux à l’heure actuelle, j’aurais ri, et je me serais vainement moquée, en disant que tout ceci était un beau ramassis de conneries impossibles, seulement visibles dans les livres à l’eau de rose et les séries B. Aujourd’hui ? Ben, je tire un peu la gueule de biais, parce que putain, ah ouais quand même. La très mince probabilité du départ de l’année passée, de raccrocher le noeud de deux réseaux de rencontres parallèles, est soufflante, et le déroulement continu du fil aurait très bien pu être rompu à moult reprises tout du long. Le fait qu’on en soit là aujourd’hui est étonnant, au sens le plus fort du terme. Les lieux où je me suis rendue, les gens que j’ai rencontrés, les amis des amis, les cercles de pratiques, ce que j’ai appris à leur côté, produit une somme d’expériences et de liens très dense, que je n’aurais pas crue possible. J’avais essayé par le passé, de trouver des groupes, des liens, parfois même seulement quelques personnes (5 max) qui pouvaient recouper mes pratiques, ma façon de penser, me compléter de façon constructive. Mais je n’avais pas trouvé, et je m’étais repliée dans mon coin. Et puis PAF.

Aujourd’hui, je regarde le paysage avec le recul, et j’ai l’impression de voir une carte du ciel. Sur la toile de fond du Vide, nous formons un réseau d’étoiles. Vus de l’extérieur, sans liens apparents les un avec les autres, et pourtant quand on regarde cette carte, on sent une densité de la matière entre les lignes, et on voit que le tableau fait sens même si on ne saisit pas comment. Nous nous sommes rencontrés entre les mois sombres de Samhain et de Yule, comme un repli du Temps et de l’Espace sacré, pour une veillée funéraire. Différents âges, différentes affiliations, différentes pratiques… La situation était presque cocasse, tellement improbable. Rien en commun ? Si. Mais la probabilité qu’on se rencontre ? Qu’on s’entende ? Que ce degré de proximité soit possible ?

Les cordes ont été savamment filés et tressés, puis raccordées les unes avec les autres, au fil d’événements ponctuels très précis. Ca tire à gauche, puis à droite. On inverse soudainement les polarités. On préfère essayer telle connexion entre ces deux personnes, plutôt que ces deux-là. On transmet les liens, les charges. On en crée de nouvelles. Ca tisse, ça tisse, ça noue, ça glisse dessous, puis dessus. Nous étions de parfaits inconnus. Et pourtant, la profondeur dépasse ce qui est communément la norme, le quotidien, les situations courantes, communes, le banal. Non, cela n’a rien de banal et de rationnel. En fait, quand on y regarde de loin, c’est presque arrivé de façon chirurgicale, ou un ballet de pantins extrêmement précis et orchestré. Rien n’est gratuit, gâché. Un minimum d’occurrences pour une efficacité maximale.

On nous a présentés, liés, puis distendus dans le temps et dans l’espace ; certains ont mis presque un an avant de se revoir. Chacun a eu ses tests personnels ou de groupe. Des liens se sont défaits pour laisser la place à d’autres. Selon la loi des raccordements. Et avec la fin d’Annnée qui arrive, voici une nouvelle accélération du Temps Sacré et des processus. Tous nous avons reçu de nouveau des épreuves ; affrontements corsés de nos ombres, démembrements répétés, remembrements aussi. Et nous sommes là. Chacun sur son chemin et pourtant côte à côte, là les uns pour les autres, ponctuellement. Les cordes se croisent. Du fond de l’Autre Monde ça murmure, puis un fragment de chant monte, ou un fragment de rêve, de l’un pour l’autre, des deux ensembles ; une corde tire plus que d’ordinaire. Des sms qui s’échangent, du débriefing, des rendez-vous imprévus apparemment hasardeux, puis finalement révélés comme nécessaires. L’un, Y, ramasse un morceau perdu de X, et lui rapporte. Et V. devra se charger de maintenir le fil, le lien, et de faire passer la navette entre les fils de la trame. Tandis que S. veille et garde l’ancrage. Parfois il se croit fou et il s’isole. Et puis T. est envoyée le voir, appuie sur le bon bouton, l’information est révélée, et finalement, la situation est connue d’elle, et peut être expliqué pour lui. Soulagement. Réunion au coeur d’une ville saturée, s’accrochant aux petits sanctuaires sacrés restant. Réunions autour du feu, au coeur de la nuit en pleine forêt. Réunions dans les rêves de l’un. Réunion à distance pour la Grande Nuit Sacrée.

On ne se connaît pas toujours, on ne se serait probablement jamais rencontrés. Dans d’autres circonstances peut-être ne se serait-on même pas regardé. Mais aujourd’hui nous sommes là. Nous avons été amenés là. Et nous serons très probablement encore là dans l’avenir, bien que cela nous dépasse.

La période sombre est très dure pour tout le monde. Certaines épreuves arrivent coup sur coup, comme si on n’en avait déjà pas eu assez, mais parce qu’elles doivent survenir avant la fin de l’année, avant le trou, le recommencement, qui n’est jamais gagné et qui ne survient qu’à tour de bras. Beaucoup de flux, d’énergies, beaucoup de murmures. Beaucoup d’épreuves en miroir, de souvenirs du passé, de traumas qui remontent. Et ça ne fait que commencer. On a tous besoin de quelqu’un dans ces cas-là, d’au moins une personne, qui peut vérifier de temps à autre où nous en sommes, pour parler, de ça ou d’autre chose. Le lien. Le garde-fou. Une période de l’année où il est bon de faire très attention à ce qu’on dit, à la façon dont on le dit, car ça peut vite partir de biais et être blessant. Où chacun, même s’il ne montre rien, a probablement beaucoup, beaucoup à faire et à gérer. Mais la timidité, l’incrédulité, la culture étouffante, l’absence de tolérance, pèsent.

Brace yourself, it’s only the beginning. Mais nous ne sommes pas seuls.